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  • Frédéric Boucher

Schumann-Rachmaninoff, le premier CD de la pianiste Macha Kanza

On connaît la triste fin de Robert Schumann dont les troubles mentaux, après une tentative de suicide dans le Rhin, le conduisirent en 1854 dans un asile où il passa les deux dernières années de sa vie sans rien composer. Sa dernière œuvre, Gesänge der Frühe, Les Chants de l’aube, fut écrite quelques mois avant son départ de la maison familiale. Bien qu’il ait vécu, dans les mois précédents, des moments heureux, notamment lors de la création de sa Quatrième Symphonie, de sa rencontre avec Johannes Brahms ou du succès remporté à Hanovre à l’occasion d’un festival Schumann organisé par Brahms et le violoniste Joachim, les souffrances s’accentuaient, cette note qui résonnait en permanence dans son cerveau l’épuisait, ses angoisses et ses hallucinations le poussaient à des crises de désespoir et de divagations toujours plus insoutenables, et c’est dans cet état que les cinq mouvements des Chants de l’aube virent le jour, tel le testament musical d’un génie se sentant perdu, happé jour après jour par la folie.


Après avoir achevé les neuf Etudes-tableaux op.33 en 1911, Serge Rachmaninoff commença la composition d’une nouvelle série d'Etudes-tableaux qui fut terminée en 1916, créée par Rachmaninoff lui-même le 21 février 1917 à Petrograd - peu de temps avant son exil définitif - et éditée sous le numéro d’opus 39 en 1920. Le climat de cette œuvre est marqué non seulement par la situation dramatique de la Russie au cours du premier conflit mondial, que ce soit les millions de morts sur le front ou les révoltes violentes contre l’Empire qui éclataient un peu partout dans les villes, mais aussi par le décès quasi simultané de trois personnes chères au compositeur : Alexandre Scriabine, son professeur Sergueï Taneïev et son père. La mort aura toujours hanté Rachmaninoff qui dira même à une amie « il est impossible de vivre lorsqu’on sait que l’on doit mourir un jour. Comment peut-on supporter l’idée de la mort ? » Plusieurs sources d’inspiration furent à l’origine de ces pièces : l’atmosphère des tableaux du peintre suisse Böcklin qui avait déjà été à l’origine de l’Île des Morts, la nature qui joue un grand rôle dans l’univers de Rachmaninoff, les chants de la liturgie orthodoxe russe qu’il a longtemps fréquentés - notamment avec sa grand-mère à Borisovo, près de Novgorod lorsqu’il l’accompagnait aux offices -, les cloches qui résonnent dans nombre de ses œuvres aussi bien pianistiques qu’orchestrales et qui demeureront par la suite indissolublement liées à son pays, et pour finir le Dies Irae qui, telle une idée fixe, parcourt consciemment ou inconsciemment toutes ces pièces, et, de la même manière, toute son œuvre.


Issue de l’école de piano polonaise et de l’école russe, diplômée du Conservatoire Royal de Bruxelles, dans la classe d’Eugène Moguilevsky, avec une mention spéciale pour son interprétation du Troisième Concerto de Rachmaninoff, Macha Kanza a été soutenue et conseillée par France Clidat, Jean-Claude Pennetier, Daria Hovora, Ivry Gitlis, Martha Argerich. Dans ce premier CD – à la mémoire de Daria Hovora et dédié à Eugène Moguilevsky - publié chez Da Vinci Classics avec le soutien de l’arrière-petite-fille de Rachmaninoff, la pianiste fait preuve d’une énergie et d’une sensibilité musicale qui nous plongent dans l’univers douloureux et onirique d’un programme particulièrement intense.


Frédéric Boucher, pour le Mag’ d’Holmès, 9 mai 2020




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