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  • Frédéric Boucher

Le Sacre du Printemps par Igor Markevitch

Alors que le XIXème siècle s’achevait sur des œuvres comme Otello de Verdi (1887), la Symphonie Pathétique de Tchaïkovski (1893) ou L’Apprenti sorcier de Paul Dukas (1897), le XXème siècle s’ouvrait avec fracas sur des chefs-d’œuvre qui firent l’effet de bombes esthétiques : Pelléas et Mélisande en 1902, Pierrot lunaire de Schönberg en 1912, Le Sacre du Printemps de Stravinski en 1913... En une décennie, le romantisme avait tiré sa révérence, ou plus exactement, les nouveaux créateurs lui avaient tourné le dos en le piétinant avec une soudaine et véhémente détermination.


Né en Russie en 1882, Stravinsky, dont le père était un chanteur d’opéra à la brillante carrière, commença le piano à l’âge de neuf ans. Une fois ses études générales terminées, il suivit des cours de droit à l’université puis, au moment même où son père mourut, il rencontra Rimsky-Korsakov qui en fit un fils adoptif. Mais huit plus tard, Rimsky-Korsakov décédait à son tour. Stravinsky avait composé quelques œuvres intéressantes et le 6 février 1909, deux d’entre elles, le Scherzo fantastique op.3 et Feu d’Artifice op.4 (dont Glazounov avait dit « Pas de talent, que des dissonances ») étaient exécutées à Saint-Petersbourg. Dans la salle, un cousin éloigné le remarqua aussitôt : c’était Serge de Diaghliev.


Musicien de formation, passionné par l’art, la danse, le théâtre et l’opéra, Diaghilev s’intéressait également à l’Egypte ancienne, à la Grèce antique et au Moyen-Âge. A la suite d’une exposition au Grand-Palais à Paris en 1906 suivie de la création dans cette même ville de Boris Godounov avec le célèbre Fédor Chaliapine, c’est de France que Diaghilev, dont les activités en Russie connaissaient quelques difficultés, rayonnait désormais après avoir fondé les Ballets Russes qui au cours de leurs vingt années d’existence allaient réunir des peintres comme Leon Bakst, Alexandre Benois, Nicolas Roerich, Pablo Picasso, Marie Laurencin, des chorégraphes comme Michel Fokine, Leonide Massine, Vaslav Nijinski, Georges Balanchine, et des compositeurs comme Claude Debussy, Igor Stravinski, Maurice Ravel, Erik Satie, Manuel de Falla, Francis Poulenc... Avec Igor Stravinski, la collaboration fut particulièrement riche : L’Oiseau de feu en 1910, Petrouchka en 1911, Le Sacre du Printemps en 1913, Nocesen 1923 et Pulcinella en 1927, deux ans avant la mort de Diaghilev.


Si L’Oiseau de feu et Petrouchka avaient aussitôt connu un succès triomphal, il n’en fut pas de même pour Le Sacre du Printemps. La première, le 29 mars 1913 au Théâtre des Champs-Elysées fraichement achevé, reste comme une des créations les plus houleuses de l’histoire de la musique, avec celle de Pelléas et Mélisande, onze années plus tôt. Un chahut indescriptible éclata dans la salle, on hurlait, on s’invectivait, on se giflait… Les danseurs n’arrivaient plus à entendre l’orchestre tant le public déchaîné le couvrait de ses vociférations. Impassible, Pierre Monteux continuait de diriger ses musiciens comme si de rien n’était. La critique descendit l’œuvre qui fut rebaptisée Le Massacre des Tympans. Curieusement, les quatre représentations suivantes eurent lieu dans le calme et l’année suivante, lorsqu’en avril 1914 Le Sacre fut redonné à Paris, Stravinski reçut alors une ovation triomphale. Mais l’œuvre peina à s’imposer à l’étranger.


Plusieurs raisons peuvent expliquer cette hostilité. Le ballet n’a pas d’intrigue, juste un argument qui avait tout pour choquer : « des images de la Russie païenne unifiées par […] le mystère du surgissement du pouvoir créateur du printemps » pour reprendre les termes de Stravinski lui-même. Les procédés compositionnels ne sont plus ceux d’un Tchaïkovski : Stravinski joue sur une rythmique complexe, des oppositions de blocs sonores, une autonomie des timbres avec un goût prononcé pour les cuivres, une volonté de mettre une écriture novatrice au service de l’évocation de rites païens voire barbares. Aujourd’hui, on ne peut qu’être ébloui et bouleversé à la fois par cette œuvre si particulière, inimitable, qui nous entraîne avec un génie qui éclate à tous les instants dans un riche univers étrange, fascinant, hypnotique.


Sortie le 7 février dernier chez Warner Classics, la version donnée par Igor Markevitch et le Philharmonia Orchestra, bien qu’enregistrée en 1959, soit peu de temps après les débuts de la stéréophonie, reste une référence.


Frédéric Boucher, pour le Mag’ d’Holmès, 2 mars 2020




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